Alter-entreprise : la SCOP ?

Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #16.

Encadrés

Introduction

La Société Coopérative Ouvrière de Production est née au 19ème siècle de la volonté de travailleurs de s'associer pour pouvoir travailler avec plus d'initiatives et de responsabilités. Trois principes la définissent : propriété collective, partage des résultats et démocratie dans l'entreprise. Mais derrière ce statut original, ce sont surtout les pratiques qui diffèrent. Rencontre avec des observateurs et des acteurs de cette alternative à l'entreprise classique (dont le capital est détenu par les actionnaires)

« On ne choisit pas le statut de SCOP pour être coopérateur, mais parce que c'est une solution à un moment donné », confie Yann Hansen, délégué régional de l'Union régionale des SCOP du Grand Ouest 1). Une solution coopérative traditionnellement utilisée au profit de la survie de l'entreprise, mais qui véhicule aussi des valeurs fortes issues du mouvement coopératif : la propriété collective, le partage des résultats, la démocratie dans l'entreprise (voir encadré : Les principes fondateurs de la Société Coopérative Ouvrière de Production).

Une réalité que connaît bien Joël Hermenier2), puisqu'il fut à l'initiative en 1980, avec cinq autres salariés de la reprise de l'imprimerie en faillite Les Imprimeries Réunies, devenue aujourd'hui Medi Graphic. Cette dernière compte actuellement 23 salariés, associés majoritaires.

Coopératif : qui se fait à plusieurs

Autre décor, autre visage coopératif : Les Jeunes Années. Née en janvier 2002, cette SCOP rennaise, située avenue du Sergent Maginot, est issue d'une association d'une dizaine de professionnels du spectacle vivant, dont la volonté commune est de mutualiser leurs compétences au service d'un projet artistique et humain. Le choix de ce statut : une volonté de « choisir une structure, qui [nous] semble répondre à l'idée que [nous nous faisons] des rapports entre le salarié et son entreprise.3) »

Mais de là à dire que tout est rose dans une SCOP, il n'y a qu'un pas que les coopérateurs, les dirigeants de SCOP et les observateurs de cette alternative à l'entreprise classique que nous avons rencontrés, ne franchissent pas.

« Vous avez dit SCOP ? »

Pas d'actionnaires4), mais des salariés associés. La réponse est récurrente et symbolique d'une volonté de proposer une autre forme d'entreprise, où chaque salarié a vocation à devenir coopérateur 5), c'est-à-dire participe au capital et est associé aux résultats. A l'opposé de l'entreprise classique où l'actionnaire a une voix, le principe retenu dans une SCOP est celui d'un coopérateur = une voix (indépendamment du capital détenu). Ce qui fait dire à Philippe, coopérateur chez Media Graphic, que les « risques et les bénéfices sont partagés ». De son côté, Michel Cabaud, directeur artistique des Jeunes Années, parle de « co-responsabilité » : « Chaque coopérateur, participant au capital de l'entreprise, est responsable de son salaire et co-responsable du salaire des autres coopérateurs. »

illustration article

Autre volet de la SCOP, la volonté des salariés de posséder collectivement leur outil de travail. « Un coopérateur est quelqu'un qui se rend compte qu'il travaille dans une entreprise qui lui appartient. C'est une structure non capitaliste », explique Joël Hermenier, PDG actuel de Media Graphic, élu pour la première fois en 1990 par l'ensemble des salariés.

Participer à : avoir part, recevoir sa part, s'associer.

Autre spécificité de la SCOP : la finalité est de privilégier la pérennité de l'entreprise ; et non la rémunération du capital. La garantie préservée par le statut lui-même est qu'il n'y aura pas de vente de l'entreprise : le dirigeant refuse la plus-value de sortie. Les réserves sont impartageables et l'ensemble des salariés est associé aux résultats6). Autrement dit, la SCOP est une forme de participation, qui, de fait, privilégie le patrimoine commun. Une spécificité, qui expliquerait sans doute l'impopularité de la SCOP aux yeux de certains créateurs d'entreprise ; Comme le souligne Yann Hansen : « Certains créateurs d'entreprise veulent se constituer un patrimoine. Or, cette motivation est en contradiction avec les principes de la SCOP, fondés essentiellement sur le patrimoine commun. »

Au-delà de la participation économique des salariés, la mise en place d'une gestion démocratique de l'entreprise est une des caractéristiques de la SCOP. Ainsi, Monique, coopératrice chez Media Graphic, explique : « Si la motivation de départ est bien de devenir sociétaire, l'important est aussi pour chaque coopérateur de pouvoir participer à la gestion de l'entreprise ». Reste que sur le terrain, la démocratie est encore une affaire de personnes et de pratiques.

Idéal démocratique ?

Démocratie dans l'entreprise. Voilà un mot qui revient souvent dans le discours des coopérateurs, alors même que la démocratie est souvent restreinte à une animation institutionnelle obligatoire : assemblée générale (AG annuelle), Conseil d'administration (CA)7). « On débat rarement des orientations de l'entreprise pendant les assemblées générales », confie Joël Hermenier. À l'assemblée générale annuelle, on présente les comptes, on élit le PDG et on partage les résultats. « Des débats ont lieu au gré du temps et de façon informelle », concède-t-il. Des débats, qui se poursuivent au quotidien et au cours desquels les compétences de chacun sont prises en compte. L'exemple de l'investissement dans une nouvelle machine est sur ce point significatif. « Le choix d'investir dans une nouvelle machine s'est posé au CA et la question a été débattue, en connaissance de cause, lors d'AG avec les associés. Pour ce qui est de l'achat, [je] m'en suis remis à une personne du service concerné ». Autre exemple concret : la question des 35 heures, pour laquelle beaucoup de discussions ont eu lieu avec tous les salariés. Les salariés ont été consultés par un délégué régional de l'Union régionale des SCOP du Grand Ouest pour dire leur souhait.

Salarié associé : désigne le salarié d'une SCOP, qui détient une partie du capital de l'entreprise. Syn : coopérateurs. Dans le langage du mouvement coopératif, on préfère le terme de « coopérateurs » que d'actionnaires.

Loin d'un idéal de démocratie participative où chacun pourrait construire les orientations de l'entreprise, la SCOP favorise toutefois la participation des salariés associés en leur permettant d'avoir des moyens d'action : être administrateur, être dirigeant ou participer aux décisions. Cette participation contribue, à bien des égards, à re-définir le statut du salarié, en lui reconnaissant une identité autre que celle unique de simple exécutant. Pour Olivier, responsable commercial et coopérateur chez Media Graphic depuis trois ans, le simple fait de pouvoir prendre la parole et d'avoir une voix à l'AG annuelle a une incidence sur l'investissement du salarié et sur la production. « Le salarié, impliqué dans la vie de l'entreprise l'est aussi dans l'investissement car il a le sentiment d'être reconnu en tant qu'individu ». François Kerfourn, directeur de l'Union régionale des SCOP de l'Ouest, observe chez les coopérateurs une relation différente à l'entreprise puisqu'ils savent qu'ils ne travaillent pas pour un patron.

De son côté, Michel Cabaud, PDG et directeur artistique de la toute jeune SCOP, les Jeunes Années, explique le choix d'être en SCOP, comme un moyen de donner aux salariés des responsabilités qu'ils n'avaient pas dans une association. « Dans notre SCOP, les décisions font l'objet de débats collectifs pendant les deux AG annuelles. »

Entre les deux, ma SCOP balance

Fondée sur la double qualité d'association de personnes et d'entreprise, la SCOP est un système fragile, oscillant entre une exigence de rentabilité économique et une exigence de fonctionnement démocratique.

Difficile, en effet, de relever le défi caché derrière les valeurs humanistes de la SCOP : parvenir à mêler réussite humaine et réussite économique. « Il n'est pas rare de voir certaines SCOP délaisser le fonctionnement au profit de la rentabilité. », note François Kerfourn, et il explique : « On n'est pas coopérateur, mais on le devient et cela exige un saut culturel, une prise de conscience de la part du salarié ». Une prise de conscience, possible grâce au travail d'information sur les avantages de la coopération et de formation au rôle de coopérateur dans l'entreprise, assuré par l'Union régionale des SCOP de l'Ouest.

Participation : système dans lequel les salariés d'une entreprise pratiquant la concertation sont associés aux profits et à la gestion

Autre facteur déterminant à cette prise de conscience : le rôle du dirigeant, qui est d'encourager, par ces pratiques, une participation des coopérateurs aux décisions et orientations d'avenir de l'entreprise. Un rôle à l'opposé du PDG de l'entreprise capitaliste et qui suppose une répartition du pouvoir. Le dirigeant de la SCOP est celui qui fait la synthèse des questions débattues et en rend compte aux coopérateurs, comme le souligne Joël Hermenier : « Le dirigeant a légalement le même pouvoir que celui d'une entreprise classique. C'est la pratique qui change, la façon dont on prend les décisions et dont on fait les choix ».

Un enjeu, qui, même s'il n'est pas facile à réaliser, met en évidence la volonté du mouvement coopératif : remettre les hommes et les femmes au cœur de l'entreprise. Principe, qui pour devenir réalité, exige un engagement de la part des coopérateurs. Car, comme le souligne Joël Hermenier : « La SCOP, ce sont les gens qui la font ».

Auteur : Sophie Quérin
Dessin : Sandrine Lehagre

1) L'Union régionale des SCOP du Grand Ouest appartient au réseau Scop Entreprises. Ses missions principales sont : l'aide à la création de SCOP, l'accompagnement et suivi de la SCOP, l'échange avec d'autres dirigeants de coopératives, la mise à disposition d'outils financiers, la formation des salariés associé
2) PDG actuel de Media Graphic
3) Phrase extraite de la plaquette d'information des Jeunes Années.
4) Dans le langage coopératif, on n'utilise pas ce terme, qui fait référence au champ lexical de l'entreprise capitaliste. On utilise plutôt les termes de coopérateur, d'associé, de salarié-associé ou de sociétaire.
5) Le délai pour devenir coopérateur est variable ( souvent de 1 à 2 an). Cela dépend des règles propres à chaque SCOP.
6) Notons : Si le résultat est une perte, il n'y a rien à répartir.
7) On peut être au CA quel que soit son statut. Pour illustration, six personnes de statuts différents sont au CA chez Med\ia Graphic : un responsable commercial, une personne de la PAO, le PDG, un chef de fabrication, un imprimeur et un comptable.
particule/archives/16/alter_entreprise_la_scop.txt · Dernière modification: 2007/10/11 00:58 par arnaud
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