Cet après-midi là,

Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #16.

Je me baladais ou plutôt je me laissais porter par le flot calme et ralenti des gens dans le froid récent. Guidée par les oreilles, je me retrouvai place de la mairie.

Une voix diffusée par des enceintes déclamait quelque discours, on aurait dit qu’une manifestation prenait forme non loin d’ici. Je regardai autour de moi, la grande place carrée était vide, des passants se croisaient sans se toucher dans un quadrillage fluide. Je cherchai d’où pouvait provenir cette voix, un groupe de manifestants allait sans doute surgir des quais pour remonter la place… Mais en fait de drapeaux colorés perdus dans les têtes d’un cortège, je découvris avec une surprise amusée un petit homme à ma gauche, encadré par les grandes et majestueuses vitres de l’opéra. Tout au milieu de ce long escalier circulaire d’un blanc passé sa silhouette semblait tirée vers l’arrière, absorbée par le gouffre de l’immense porte. On aurait dit que ce corps ondulant ne restait ancré à cette mare de pavés que par le fil de son petit micro noir… C’était un véritable exercice d’équilibre oratoire, car entre deux respirations, des bourrasques de vide venaient le faire vaciller. Mais rien ne perturbait la petite silhouette qui continuait sans ciller de déclamer sa tirade politique. J’essayais de saisir le sens de ces mots que la grande place, vide et traversée ici et là, absorbait dans ses cotons d’octobre. Les gens passaient, ignorant cet homme qui gesticulait sur ces marches, tellement petit et insignifiant contre cette masse de pierres. Ils semblaient être bercés par cette musique incongrue et reconnaissaient avec indifférence, que cet homme en effet s’égosillait là-bas, mais ça n’avait pas d’importance… On sentait dans leur ignorance comme une lassitude des « revendiquants » surtout quand ils n’avaient pas d’assistance.

Je ne savais pas quoi faire pendant un quart d’heure, c’est sûrement pour ça que je décidai de rester me fumer une clope, histoire de comprendre ce qui motivait cette silhouette agitée. Je voulais m’asseoir. Aucun banc n’était libre, je veux dire qu’il y avait encore beaucoup de place sur chacun d’eux, mais ils n’étaient pas vides… C’est surprenant à quel point on trouve étrange ou dérangeant de voir un nouvel arrivant sur son banc. Je m’assis sur celui d’en face un peu à droite, pas trop loin pour entendre, où était déjà assise une dame habillée de couleurs claires. Une fois que je me fus installée elle s’enquit vivement de mon confort : « On entend aussi bien en bas vous savez… et il y a des bancs aussi… » dit-elle d’une petite voix claire et assez haute.

Elle voulait sans doute me signifier que j’aurais pu m’asseoir ailleurs, que nous n’étions pas encore obligés de partager les bancs. Alors que ma voix lui répondait que ça allait, mon regard remarqua qu’elle était affairée à coudre, et depuis un temps conséquent à en voir son ouvrage. Une longue pause entre nous passa pendant laquelle, me disant que je la gênais, j’écoutais les tirades de l’infatigable petit homme.

Au bout d’un moment, alors qu’il scandait sa phrase à répétition, elle tourna vers moi un regard interrogatif : « C’est la bourse n’est-ce pas ? On dirait bien que c’est la bourse ou un journal financier… ? » me dit-elle avec conviction…

Un journal financier déclamé sur la place de la mairie désertée la surprenait moins qu’un discours de revendications politiques… Après tout ce temps à coudre sur cette place, elle n’avait pas essayé d’écouter une seule parole du petit homme, qui s’était fait relayer à cet instant par une silhouette plus grande et blonde…

Avec ce point d’interrogation qu’elle avait dessiné sur son visage, la petite dame semblait s’adresser à moi de sa bulle, dans laquelle sans doute, on ne pouvait communiquer qu’en passant des mots dans un gant de caoutchouc, prothèse de sa couveuse. Je lui répondis que non, pas du tout, c’était un artiste ou quelqu’un du milieu artistique qui protestait contre les nouvelles mesures ou projets pris pas le gouvernement au sujet de la culture. Elle ne parut ni se rappeler ni surprise de tout ça, c’était aussi valable qu’un journal financier finalement… Quelques minutes s’égarèrent encore dans cette fraîche langueur du milieu d’après-midi, puis elle cessa à nouveau d’agiter ces deux araignées blanches :

« C’est dommage qu’il n’y ait pas la télévision tout de même… Comme ça, dans la rue, ça ne touche pas tout le monde… Ca serait quand même plus utile à la télé… »


dessin place de la mairie

A cette phrase, je m’imaginai ce soir, les passants insolubles qui flânaient sur cette place et moi-même, tous assis au salon, hochant la tête comme ces chiens de plastique collés au tableau de bord, écoutant le petit homme bien cadré dans le carré de la télé avec sa voix couverte par le commentaire sourd du présentateur… « Ah quand même, ça passe à la télé, ils ont fait du grabuge alors… Ca doit être important ! », se dirait-on sans même réaliser qu’en fait, cette place ressemblait étrangement à celle de la ville, que peut-être on avait aperçu cet homme cet après-midi…

Je sortais de ma torpeur. Il était l’heure de partir, et bien que toutes ces idées soient loin de m’être indifférentes, m’arracher à ce discours dont j’avais peine à entendre tous les mots ne me posa pas grand dilemme…

Les heures passèrent sans que je ne pense plus à cette anecdote, sauf par quelques sourires à la pensée de l’incongruité de la petite dame aux habits clairs. Je rentrai chez moi, lassée par cette journée longue et grise, et m’affalai sur mon lit en prenant ce bouquin. A la page 90, on pouvait lire :

« La paix, Montag. Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel Etat ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. […] Alors place aux clubs et aux soirées entre amis, aux acrobates et aux prestidigitateurs, aux casse-sou, jet-cars, motogyres, au sexe et à l’héroïne, à tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. Si la pièce est mauvaise, si le film ne raconte rien, collez-moi une dose massive de thérémine. Je me croirai sensible au spectacle alors qu’il ne s’agira que d’une réaction tactile aux vibrations. Mais je m’en fiche. Tout ce que je réclame, c’est la distraction. » 1)

Sandrine Lehagre

1) Fahrenheit 451, Ray Bradbury, 1953
particule/archives/16/cet_apres_midi_la.txt · Dernière modification: 2008/01/11 00:18 par arnaud
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