photo entrée

Mais que se passe-t-il à l’intérieur ?

Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #16.

Novembre est là, la nuit est précoce. Une maison parmi le soir est ouverte d’une bien étrange manière. Table en extérieur, vin rouge ou blanc, c’est selon. Les convives fourmillent… de mobilier il n’est plus, les murs sont à l’exposition. Vernissage.

Comment l’idée a germé

Quand la ville de Rennes proposait aux artistes rennais d’ouvrir leurs ateliers au public, Alain Bizeau s’est laissé aller à l’idée de faire de sa maison le chantier d’un geste artistique. Il a fermé son atelier et ouvert ses murs. C’est ainsi que Home sweet art donne à voir le travail de cinq artistes. Au 3 de l’allée Marbode, les habitants de la maison ont fait place aux oeuvres d’art…

Et c’est la main dans la main de Néphélie que je découvre le lieu… et les oeuvres.

Ma guide a six ans et s’empresse : « viens voir la chambre de la petite fille ! Il n’y a plus rien dedans ! »

A quoi ça sert ?

En effet, dans la chambre, rien qui soit de l’univers d’une enfant. Deux structures énormes en aluminium, travaillées au vernis de carrosserie se partagent l’espace. C’est le travail de Gilbert Mao. Le panneau vermillon a des allures de géant. D’autant plus quand on se rappelle qu’ici vit un petit bout de quatre ans. Je suis perplexe devant la « chose rouge » qui manifestement est celle qui fait acte dans la pièce.

« A quoi ça sert ? » me lance innocemment Néphélie.

Au plus concret je réponds : « Ca sert à nourrir les yeux. »

A quoi sert l’art ? L’art sert-il ?

Dans la bouche de mon amie s’articule déjà l’éternelle question.

Que signifie vider sa maison de ses meubles pour laisser place à l’art ? Ce geste est le symptôme d’une crise de la diffusion. Pour qui créent les artistes ? Dans quelle sphère sont-ils reconnus, attendus… ? Ces cinq là posent la question du collectionneur absent. Et c’est dans la peau de celui-ci que se met Alain Bizeau qui, durant trois semaines, logera ailleurs avec sa femme et ses deux enfants. S’il faut faire révérence devant l’art qui s’installe, laissons le bien prendre ses aises et ne signifions pas plus que de raison notre présence en les murs… La maison ne possédait que des surfaces blanches. Ici, l’élaboration d’une exposition se faisait imminente, la semaine des ateliers ouverts a permis à Home sweet art d’éclore au réel.

Parmi le blanc des murs, on rencontre l’empreinte de la vie : des traces de doigts, chocolat et feutre ou confiture… Loin d’être stérile, le lieu diffuse son aura aux alentours des oeuvres, des artistes et des passants-spectateurs devenus les habitants de ce musée peu commun.

Trop tard pour voir, mais quand même

A l’heure qu’il est, vous ne pourrez plus voir de vous-même à quoi ressemblait cette mise en scène. Seulement, pour la beauté du geste, laissez-moi vous raconter tout de même un peu l’histoire…

L’envergure des partitions exposées se conjugue à celle des pièces… Rencontre des formes et des espaces.

Les photographies de Hervé Beurel s’épanouissent quasiment sur toute la surface du salon. Elles reproduisent des fresques appartenant à l’architecture des années cinquante du patrimoine rennais. Néphélie fronce le sourcil :

« - Ben, on se croirait à la piscine ! - Oui, c’est bleu et c’est une mosaïque. »

La démarche de Beurel est finement salvatrice : opérant une réduction à grande échelle, il rend sa part d’étrangeté à la fresque dévaluée de la tour des Horizons. La photographie est de très grand format. Les images sont collées à même le mur. A l’issue de la semaine, ces oeuvres ne feront pas l’objet du rituel « décrochage ». L’image est une photographie, mais elle ne sera pas reconduite de si tôt : son envergure et son support vont de paire avec l’évènement. « Murant » sa photo, le plasticien va contre le champ des possibles. En effet, il choisit de ne pas reproduire son oeuvre en plusieurs exemplaires. Par ce geste, il confère à sa production le caractère d’exception intrinsèque à chaque oeuvre d’art.

Par ici la suite !
photo escalier
Si l’artiste connaît l’impérieuse nécessité de créer, le public lui, ne connaît pas toujours le chemin qu’il faut suivre pour recevoir.

Suivre le sens de la visite dans une maison est facile. Intuitivement, on monte l’escalier. A mesure que s’étirent les étages, une fresque rouge se décline… à chaque pas, le point de vue se décale - et oui, c’est l’effet « colimaçon » - il est impossible d’embrasser du regard la peinture dans son ensemble. Le pigment est rouge. Il s’agit de la couleur de prédilection d’Alain. Profond d’abord, le rouge va en s’éclaircissant. Gravissant les étages, on assiste à la disparition du pigment… figurant la famille qui s’est retirée des lieux. Une série de quatre photographies s’intitulant « Monsieur - Madame » accueille le public dans le hall d’abord et dans la cage d’escalier ensuite. Le dernier des quatre portraits est une impression de rouge et de noir. Le visage du sujet est « fondu » et la disparition de l’individu ouvre les portes de l’imagination -fertile- du spectateur.

« - Regarde, il y a un cheval noir !

- Pourquoi pas. »

Et si l’individu se retire, reste que l’art s’étire. Dans les yeux de Néphélie, un cheval noir se dessine parmi les aléas des formes. Pour le plaisir de chacun, l’art se décline en la maison devenue le théâtre des oeuvres de toutes sortes.

Le temps d’un éclair

« Et là, c’est la chambre du papa et de la maman » s’écrit Néphélie. La pièce est presque nue, les gris d’Olivier Lemesle s’y déclinent. L’artiste propose des toiles épurées dont la géométrie entre en relation avec les arêtes même de la pièce où elles siègent. Chaque tableau exposé ici fut conçu spécifiquement pour l’évènement. Quand je revenais sur les lieux, le lendemain du vernissage, un rayon de soleil opportun dorait l’atmosphère. Ainsi, la découpe de la fenêtre faisait un losange de lumière qui, rencontre fortuite, entrait en correspondance avec les oeuvres sur papier accrochées aux murs. Cet éclairage diurne, quadrilatère bancal, fit apparaître les coups de pinceau et les traces de colle. Le temps de voir que cela était joli, la lumière poursuivait sa course. On murmura : « Il faudrait prendre une photo. » La correspondance avait cessé d’être exacte entre les angles de l’ombre et ceux du papier. Et si on laissait passer les rencontres plutôt que de tenter de les mettre en boîte ? Là où l’accident révèle l’oeuvre, je suis contente d’avoir posé les yeux.

Fait voir !

Dans la chambre voisine, s’alignent les sculptures massives de Claire Lucas.

« On ne peut même pas rentrer à l’intérieur… » remarque Néphélie. Je suis moi aussi décontenancée par cette impossibilité. Echange de regards dubitatifs avec ma commère. On lève les yeux vers… un plan qui nous informe sur les matières utilisées : des bois exotiques extrêmement lourds et des plaques de verre, du miroir. La persistance de l’attention opère là où l’aisance de la déambulation fait défaut. Je suis habituée à pouvoir toucher -même si c’est presque toujours interdit- les oeuvres qui s’offrent à moi. Ici, je vois un geste de résistance au diktat de la consommation. Si le client est roi, cette installation nous rappelle que l’art ne se place pas au rayon des produits en libre service. Pour apprécier cette exposition de sculptures multiples, il faut fournir l’effort : se tenir debout près de la porte, attendre son tour, étirer la tête pour mieux voir et pendant la manoeuvre, se rappeler que tout ne nous est pas dû.

Rien n’est gratuit

En fin de compte, chaque oeuvre exposée dans cette maison opère une contrainte du regard, que ce soit du fait de son envergure, de son austérité ou de sa disposition. Mais qui vient se perdre au canal Saint-Martin pour voir la maison ouverte aux artistes, joue volontiers le jeu pour que la rencontre soit effective. L’interrogation est récurrente quand il s’agit de venir à la rencontre des artistes contemporains : pourquoi ? Le dialogue fera de l’interrogation son affaire et l’amateur de comprendre peu à peu le comment.

photo table

L’aventure de ce déménagement sur place relativise sans appel la relation que l’on peut avoir avec son mobilier. A l’heure de quitter les lieux avec ses petites valises et ses deux enfants, Sylvie -la femme d’Alain- se sent le coeur gros. Surprise par ce sentiment de vulnérabilité sur le pas de sa propre porte, elle ne démord pas pour autant de ce qui la motive à mener l’expérience jusqu’au bout. Quand les voisins s’interrogent devant ses airs de vagabonde farfelue, elle répond que son geste est démesuré, certes, mais pas autant que la déferlante de Noël qui assiège nos magasins. Pour elle, bouleverser l’état des choses durant quelques trois semaines est une évidence : « on ne vit qu’une fois, si je ne le fais pas maintenant, alors quand ? » Elle continue et serre les dents de colère lorsqu’elle évoque la consommation à outrance. « On passe notre vie à lutter contre l’envahissement des objets, dit-elle, ce déménagement sur place est un sursaut de vie. » Le lieu n’est pas conforme aux conditions de diffusion traditionnelles car « les murs blancs du 3, allée de Marbode sont des écrans où projeter les rêves et les envies. » Le fait que mille yeux se promènent sur les murs du foyer fait partie de la récompense. A ceux qui taxeraient l’expérience d’exhibition maladive, on répondra que chacun de nous est un voyeur. Puisque les artistes nous y invitent, voyons !

…Et si la fin n’existait pas ?

Les multiples étapes de Home sweet heart, oh pardon, Home sweet art, sont captées à mesure des pas par les caméras de quatre étudiants de Rennes II. Un film pour tenter de cadrer ce geste en dehors du champ. Existe aussi un site web en cours d’élaboration. De fait, la prolifération de moyens incite à distiller toujours plus l’essence de l’évènement. Pour moi, l’impulsion de la démarche résonne en les murs. Si l’envie vous en dit, n’hésitez pas à en faire autant. La clé de l’histoire raconte qu’il ne faut pas avoir peur de parler à ses voisins, et même d’inviter la ville entière chez soi…


Marie Fou
Photos : Arnaud Fouquaut

particule/archives/16/mais_que_se_passe_t_il.txt · Dernière modification: 2008/01/11 00:17 par arnaud
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