La cité de verre en éveil

Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #17.

Au petit matin, à l'heure où beaucoup sommeillent encore et peinent à ouvrir au jour leurs paupières lourdes, la ville en éveil montre son squelette aux échappés du sommeil.

Alors que les artères sont encore vides du flux des foules, le squelette fait grincer ses rouages à l'allure tranquille du soleil naissant. Point de rire ni de bruit lourd de circulation. Seuls quelques marcheurs rapides se croisent sur les trottoirs. Une voiture solitaire au feu rouge fait palpiter ses clignotants. Un bus qu'on dirait en vadrouille, parcourt la ville fantôme aux buzzers dissonants.

Pourtant, quelques ombres furtives préparent la ville à la vie ou bien sillonnent les lieux, en « décalés horaires ».

Les rouages bien huilés font sonner comme une mélodie en sourdine, chaque matin. Chacun ou presque, semble avoir son petit pas de valse à accomplir à un moment précis dans cette chorégraphie journalière…

D'abord la danse des hommes jaunes et verts qui aspirent chaque recoin de la Dalle. Puis c'est au tour de l'homme en imper, toujours statique et vigilant à la bonne installation de son marché aux vêtements. Quelques pas plus tard, c'est l'heure du refrain : « Médmoizelle, oun pitite pièce silvouplé ? » Les portes vitrées s'ouvrent alors sur un ballet discret de danseurs de balais portés par le son étouffé des aspirateurs disséminés dans la galerie.

La femme au caban bleu marine fait son solo monocorde dans une langue gracieuse venant de l'Est. En recul, sa voix accompagne les bruits et les gestes qui s'enchaînent mécaniquement pour la représentation à venir.

À 9 h quelques bruits badins viennent alors brouiller la mélodie en fond. On distingue de moins en moins les arrivés des arrivants. Seules leurs marches donnent quelque indice sur leurs desseins.

À 9h45 enfin la mélodie s'est éteinte. Les rideaux se lèvent, les projecteurs s'allument et les sourires se dessinent derrière les caisses réveillées. Les techniciens, leur travail accompli, s'échappent par les petites portes, et les isolés sont noyés dans le flux.

On tape trois coups dans les haut-parleurs crachotants : « Il est 10 h, votre magasin ouvre ses portes ! ». Les acteurs vérifient une dernière fois leurs accessoires, leurs coiffures.

La pièce peut commencer.

Sandrine Lehagre

particule/archives/17/la_cite_de_verre_en_eveil.txt · Dernière modification: 2008/09/07 23:54 par admin
Recent changes RSS feed Driven by DokuWiki