Quel quotidien pour les demandeurs d’asile de la Massaye ?

Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #17.

Introduction

Le site de la Massaye, situé sur la commune de Pont-Réan, accueille actuellement 29 demandeurs d'asile1). Il s'agit d'un lieu destiné à l'accueil d'urgence, appartenant au dispositif SCOHDA (Service de Coordination et d'Orientation pour l'Hébergement des Demandeurs d'Asile) mis en place en janvier 20032). Sa mission est l'accueil des demandeurs d'asile, leur mise à l'abri et, théoriquement, leur suivi social.

Les deux travailleurs sociaux employés par l'AFTAM et chargés du secteur sud de Rennes ont accepté de nous recevoir au sein des locaux. Lors d'une de nos visites en novembre dernier, nous avons pu notamment assister à la première réunion de bénévoles. Une vingtaine de citoyens de Pont-Réan et des environs étaient présents pour s'informer des besoins relatifs à l'organisation de la vie collective.

État des lieux d'un quotidien au sein d'une organisation qui tente de parer au plus urgent. Quand le provisoire dure… ou comment vivre dans l'attente ?

Article

Ancien hôpital, la Massaye en a conservé l'atmosphère quelque peu austère, celle d'un paysage de 15 hectares composé de quelques allées goudronnées semblant ne mener nulle part. Une impression de vide, comme si tout s'était figé. Pourtant, sur ce site, se trouvait autrefois un château fortifié qui fut rasé et à la place duquel fut construit au XVIIè siècle une propriété privée. Elle est actuellement occupée en partie par le Centre Hospitalier Régional de Rennes. L'un des bâtiments présents sur le site accueille des personnes âgées et un autre les demandeurs d'asile. A l'entrée une barrière électronique ouverte toute la journée et fermée la nuit. Un gardien de nuit se rend sur les lieux tous les soirs à partir de 21 h.

Photos de la Massaye (style album photo

Pas un bruit au dehors, pas un souffle si ce n'est un léger vent dans l'alignement d'arbres le long de l'allée principale. L'hiver se fait sentir, l'isolement également, bien que nous soyons seulement à deux kilomètres de Pont-Réan.

Nous arrivons au bâtiment « habité », dit les Tilleuls. Un peu de linge sèche sur un fil, seul signe de vie à l'extérieur. Quatre enfants sont les premiers à sortir des chambres quand ils nous voient. Il est vrai que si les visites extérieures sont autorisées, elles ne sont pas très nombreuses. Les locaux, inutilisés pendant plusieurs années, ont nécessité quelques travaux de rénovation, un peu de peinture sur les murs essentiellement, effectués par l'agent d'entretien de l'AFTAM. Les enfants vont et viennent entre les chambres et les deux cuisines.

Daniel, d'origine russe et âgé de 7 ans, est l'un d'entre eux. Il s'exprime aisément en français et son enthousiasme contraste avec la froideur des lieux. Daniel nous emmène là où des paroles s'échangent, dans la cuisine juste au fond du couloir. Les familles sont d'origine arménienne, russe, mongole et géorgienne. Elles ont toutes en commun la connaissance de la langue russe, pour l'avoir étudiée à l'école en seconde langue ou parce qu'il s'agit de leur langue maternelle. Peu connaissent le français, et Daniel sert souvent d'interprète. Lui et sa mère Oksana sont arrivés en France il y a dix mois, et ils sont hébergés à la Massaye depuis deux mois. On rencontre également Alexandre, d'origine russe, habitant près de Saint-Aubin-du-Cormier et venu rendre visite. Il a quitté la Russie pour rejoindre la Belgique, puis la France, il y a un an et demi. « C'est très difficile pour les enfants, nous confie Oksana, parce que pour l'école, il faut les emmener et si les enfants sont malades il n'y a pas de téléphone3) ». À l'arrivée des familles à la Massaye, seulement deux enfants sur quatre allaient à l'école située à environ deux kilomètres, car les parents refusaient de les emmener à pied alors qu'un transport scolaire devait être prévu. Lors de la première réunion de bénévoles, les travailleurs sociaux, embarrassés par la situation, avaient demandé si certaines familles souhaitaient se porter volontaires pour assurer le transport des quatre enfants. Mais comme l'a indiqué l'un d'entre eux, cette organisation n'est pas anodine car elle engage leur responsabilité et ne relève pas vraiment de la mission d'un bénévole. Finalement, une solution a été trouvée puisqu'un taxi, pris en charge par l'AFTAM, emmène les enfants à l'école le matin et les ramène le soir. L'AFTAM reçoit en effet des financements de l'Etat pour l'accueil des demandeurs d'asile. Selon Marcel Déan, directeur de l'AFTAM, le budget dont dispose l'association est approximativement de 24 euros par jour et par personne en Centre Accueil de Demandeurs d'Asile et de 16,50 euros en accueil d'urgence. Concernant ce problème de transport, Mathieu Daviau, travailleur social, était plutôt opposé lors de cette première réunion à l'hypothèse d'un transport spécifique pour les demandeurs d'asile. Cela posait selon lui un « problème d'image ». En quoi un transport assuré par un professionnel affecterait davantage « l'image », plutôt qu'un transport bénévole ? Et de quelle image parle-t-on ? Afin de réduire les coûts liés au transport, une lettre a cependant été envoyée par l'AFTAM au service chargé de la gestion du transport scolaire du Conseil Général. La raison invoquée est une modification du trajet actuel, afin d'assurer un arrêt à la Massaye. L'association attend la réponse.

Alexandre n'est pas le seul en visite. Tigram, d'origine arménienne, vient nous retrouver dans la cuisine. Lui et sa femme Lusine, née en Azerbaïdjan, sont à l'hôtel à Bain-de-Bretagne et viennent voir une autre famille : Aram, le frère de Tigram, et Lilith, la sœur de Lusine. Ils ont un enfant, Robert, âgé de 9 ans. Partis de Russie il y a plusieurs mois, ils ont voyagé pendant cinq jours avant de rejoindre la France. Difficile de savoir précisément quelle était leur situation là-bas. Tigram profite de la venue des travailleurs sociaux - et peut-être de la nôtre ? - pour s'exprimer : « Say me for fill paper. And give me my home4) ».

Photos de la Massaye (style album photo

Mathieu Daviau tente de résumer la situation : « On est confronté, d'une part, au fait que l'hébergement en Ille-et-Vilaine est complet, c'est pour cela qu'on a 200 personnes en hôtel, et d'autre part, aux demandes individuelles des personnes qui veulent une maison forcément ». Si Tigram préfère la Massaye à l'hôtel, c'est notamment parce qu'il y a plus d'espace et qu'il est possible de s'y retrouver en famille. Ce n'est pas l'avis de tous les demandeurs d'asile. Certaines familles, sachant que la Massaye se situait à environ 25 kilomètres de Rennes, ont refusé de venir et préféré rester à l'hôtel.

Pour les dépenses quotidiennes, les demandeurs d'asile disposent d'une allocation d'insertion, aide temporaire versée par l'ASSEDIC. Ils ne sont cependant pas inscrits à l'ANPE. En effet, leur statut de demandeur d'asile leur interdit de travailler, selon le décret Cresson de 1991.

Une personne seule touche 9,69 euros par jour, soit pour un mois de 30 jours 290,70 euros. Cette allocation est versée pendant six mois, renouvelable une fois. Cependant, ce versement est interrompu si l'OFPRA (Office Français pour la Protection des Réfugiés et Apatrides) refuse d'accorder le statut de réfugié et si le demandeur d'asile n'a pas déposé de recours dans un délai d'un mois après la décision de rejet.

Dans cette situation d'incertitude et d'attente permanente, entre les visites deux heures par jour des travailleurs sociaux, et l'angoisse liée à la demande d'asile (environ 90 % des demandes sont rejetées), les journées paraissent parfois bien longues.

Les parents attendent les enfants qui nous rejoignent dans la chambre où nous sommes invités à boire un café. Ils ont été accueillis dans les classes déjà existantes de l'école publique Marcel Greff à Pont-Réan. En effet, le Rectorat n'ouvre une classe supplémentaire et ne nomme un nouvel instituteur qu'à partir de dix enfants dont les parents sont demandeurs d'asile.

Les familles disposent d'une grande pièce (environ 35 mètres carrés) qu'elles ont aménagée elles-mêmes avec des meubles donnés par les habitants des communes environnantes, et agencé de façon à créer un espace de vie. Quelques photos, quelques souvenirs donnent un peu de chaleur et d'intimité au lieu. Depuis que la télévision par satellite a été installée, elles peuvent garder un certain contact avec l'actualité de leur pays. Un dictionnaire français/russe posé sur la table et quelques cahiers où sont notées des expressions courantes entendues lors des cours de français. Il s'agit là de cours donnés par des bénévoles aux personnes qui le souhaitent, deux fois par semaine. Trois ou quatre femmes y assistent régulièrement.

Pour Alban Villa, travailleur social, les bénévoles font partie d'un réseau local qui a toute son importance. Et si ces missions n'étaient pas remplies par ces personnes s'engageant à titre individuel ou associatif ? « Je pense qu'on ne pourrait pas faire la moitié de ce qu'on fait. On héberge 550 personnes en accueil d'urgence (dans le département). Sept travailleurs sociaux (employés par l'AFTAM), ce n'est pas suffisant. On a besoin de ces relais, de ces réseaux locaux. Car lorsqu'une famille par exemple, veut ouvrir un compte à la Poste et qu'elle a du mal à se faire comprendre, avoir un réseau local permet d'avoir une personne connaissant quelqu'un de la Poste qui va pouvoir prendre le temps. Le fait d'être issu du tissu local facilite les choses ». Le service public ne serait-il pas à même d'assurer correctement sa mission sans l'aide des bénévoles ? Qu'en pensent les intéressés ?

Photos de la Massaye (style album photo

Certains rappellent que leur mission n'est pas la même que les travailleurs sociaux et que ce n'est pas à eux d'effectuer un travail qui relève d'un exercice professionnel. D'autres ont tissé des liens plus affectifs avec des demandeurs d'asile.

L'action du collectif habitant-citoyens s'inscrit dans une démarche plus globale. Cette association s'est mobilisée à plusieurs reprises pour informer les habitants, apporter une aide à la vie quotidienne des demandeurs d'asile, et des bénévoles de ce collectif ont travaillé avec les écoles à la meilleure intégration possible des enfants. Dernière démarche apparemment bien menée compte tenu de l'enthousiasme des enfants pour l'école. Prochainement, une convention devrait être signée avec la banque alimentaire, afin d'apporter une aide à moindre coût. Les bénévoles devront assurer la logistique, c'est-à-dire passer les commandes et aller à Rennes deux jours après chercher les aliments, tous vendus au prix symbolique de 0,15 euros.

Pour le moment, chacun s'organise à sa façon, il n'y a pas d'organisation collective. Certains vont faire leurs courses à Rennes, bénéficiant en tant que demandeur d'asile de la gratuité dans les bus de la STAR ; d'autres préfèrent aller à Pont-Réan.

Pour le moment, on discute, on cuisine, on essaie de s'occuper pour rendre le sentiment d'attente moins oppressant. Entre l'espoir et les inquiétudes quotidiennes, on tente de vivre tout simplement, toujours un peu écartelé entre un passé lié à une famille, un pays qu'on a quitté et un futur impossible à déterminer. Car une fois le dossier envoyé à l'OFPRA, il ne reste pas d'autre choix que d'attendre. Les délais sont souvent longs, de quelques mois à plusieurs années.

Sabrina Vétillard

1) Nos chiffres datent de fin février 2004
2) Voir Particule #16, « Non-CADA, non événement ? ».
3) Selon Marcel Déan, il existe un téléphone disponible en cas d'urgence.
4) traduction : « Dis moi pour remplir les papiers… Et donne moi ma maison ».
particule/archives/17/quel_quotidien_pour_les_demandeurs_d_asile_de_la_massaye.txt · Dernière modification: 2008/09/07 23:55 par admin
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