À la campagne ...

Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #2.

Illustration journaux sur une table

Impressions sur les listes en campagne, recueillies la semaine du 12 février lors de réunions publiques

Aujourd'hui, on est le 19 février de l'an un de l'an 2000. Dans deux semaines, notre merveilleuse démocratie locale nous autorise à choisir celles et ceux qui, jusqu'en l'an sept de l'an 2000, vont « gérer la ville ».

Edmond Hervé dit qu'« il y a des gestions de droite et des gestions de gauche » et qu'entre les deux c'est pas pareil. Moi ça me fait bizarre qu'on me gère, mais bon. La semaine dernière, plusieurs se réunissaient, des soirs différents. C'était l'occasion de faire un petit chelem (pas le grand car les listes du Parti des travailleurs, du Mouvement national républicain et d'Auguste Génovèse ne pointaient pas leur nez cette semaine là), pour voir quelques projets de gestion.

Mardi, Loïck Le Brun, le rugbyman mentholé de l'UDF. Mercredi Toutes et Tous Ensemble à Gauche – n'oubliez pas le « toutes » ou la tête de liste vous tombera dessus. Jeudi, gros morceau : les Motivés, le moral au plus haut, et le seigneur Hervé, la jambe dans le plâtre. Vendredi, l'ambiance retombe : Lutte Ouvrière ronronne ses vieux thèmes.

Cinq salles, cinq ambiances.

D'abord, il y a ceux qui font leur réunion de campagne en public. Tous et Toutes Ensemble à Gauche, qui n'a pas de local, se réunissait dans la petite salle de l'association Et si on se parlait…, place Sainte-Anne. Il y a du monde là-dedans, une douzaine au moins : des communistes révolutionnaires, des barmen, un Vert, des gays et lesbiennes, des « pour la dépénalisation du cannabis », une spectatrice… Ils n'arrêtent pas de bouger, de se couper la parole, de s'envoyer des vannes.

Mais mine de rien, ils bossent. Faut bien écrire les textes pour Ouest-France, dix lignes sur cinq thèmes. C'est comme à l'école, parfois ils délayent, quand le dossier n'est connu par personne, parfois ils ont trop de choses à dire alors ils résument, coupent, reprennent… Il faut aussi répondre au collectif des habitants de Villejean qui leur demande de se positionner sur les parkings relais que la majorité sortante veut imposer. « T'inquiète pas, ils n'attendent pas de nous une réponse comme celle d'Edmond Hervé » tempère Jacques Ars, le patron de la Bernique Hurlante. « Eh, faut quand même pas se sous-estimer » lui rétorque Françoise Bagnaud, la tête de liste.

Réunion Toutes et tous ensemble à gauche. (dessin : Titia)

Les Motivés, ils ont reçu la même lettre évidemment. Elle est vite écartée, « on peut voir ça plus tard, faut pas aller trop dans les détails » dit Patrick Mainguené, tête de liste et patron de Graphie Couleur, l'imprimerie qui avait tiré les affiches du Festival des Résistances il y a deux ans. Il parle beaucoup, cet ancien Mao « et donc pragmatique », la cinquantaine grisonnante et la voix éraillée. Faut dire qu'autour de lui, à part des affiches aux slogans limite populistes – « Face aux politiciens et à ceux qui rêvent de ravir leur place, les Motivés proposent de replacer le citoyen au cœur de la cité, de lui redonner la parole et le pouvoir » - c'est plutôt calme. Il y a pourtant vingt personnes. Mais parmi elles, seuls deux ou trois sont des vieux de la vieille, et il y a des absents.

Au tour de table de présentation, on peut entendre : « je viens pour en savoir un peu plus », « les Motivés pour moi, c'est avoir l'esprit citoyen », ou encore « je suis très contente d'être sur la liste des Motivés car je suis motivée, l'idée d'ensemble me plait. C'est la première fois que quelque chose m'accroche ». C'est vrai qu'ici ça ne ressemble pas au QG d'une campagne électorale professionnelle : il y a des bonnes volontés, des envies de changements, des ras-le-bol et… pas de programme. « Ca viendra lors des réunions publiques dans les quartiers » explique Patrick Mainguené. Et un Sébastien de développer, « notre clef de voûte, c'est la démocratie participative ». Une personne objecte, un peu gênée, « oui, mais les gens ils veulent un programme, on m'a demandé quel était notre position sur des points précis ». Le même Sébastien s'empresse de répondre, « Toute l'ambiguïté est là, on ne veut pas dire aux Rennais ce qui est bon pour eux comme le font Hervé et Le Brun, c'est à eux de le dire, on n'est pas des leaders, on est moteur, on entraîne… Il faut se réapproprier la chose politique ».

Si je résume, les premiers veulent « pousser la mairie de gauche plurielle à arrêter de gérer la ville comme une entreprise, à sortir d'une politique libérale et à reprendre une couleur vraiment de gauche », et les seconds veulent être le fidèle porte-voix des « citoyens » (et leur porte-mandat s'ils ont des élus). Les deux mettent l'accent sur « redonner la parole aux citoyens ». Moi, ce que j'aime bien surtout, c'est qu'ils font leur réunion de préparation en public, on peut tout voir comment ça se prépare une campagne électorale, et puis ça veut dire qu'ils n'ont rien à cacher.

Mais si je comprends bien, les premiers ne veulent pas d'élus, juste suffisamment de voix pour que la majorité sortante, si elle est réélue, rougisse un peu sa politique, et les seconds espèrent que dans leurs réunions publiques, les gens se mettront d'accord sur des politiques à mener et chargeront les Motivés de se battre pour ça. J'espère qu'ils auront des idées « les gens ».

Maintenant, il faut que j'aille voir du côté des poids lourds, des gros appareils de parti. Là, la bataille est serrée et l'enjeu est de taille pour les deux listes. C'est peut être pour ça que leurs réunions de préparation ne sont pas ouvertes. Ce que je vous raconte après, ça se passe dans des sortes de rencontres publiques, entre le mini-meeting et la réunion tupperware. Loïck Le Brun pense que « son équipe » peut créer la surprise. Il faut dire que la droite rennaise a mis le paquet : un nouveau cheval qui a de la gouaille, du coffre et une voix de stentor. Savamment parfumé, il sait aussi séduire dans les face à face. Il a une furieuse envie d'en découdre et connaît ses dossiers.

Françoise Bagnaud, tête de liste Toutes et tous ensemble à gauche. (dessin : Titia)

Au début de sa réunion publique à la salle de l'OSCR, devant cinq convaincus, trois candidats de sa liste et deux Jeunes socialistes venus faire le contre, il attaque franchement : « j'ai trente six ans, je suis DRH dans une branche d'Alcatel… » Ce soir là, Edmond Hervé sent la poussière, Loïck Le Brun est sûr de lui, « face à nous, on a des professionnels, des gens qui sont là depuis vingt cinq ans, qui n'ont jamais fait d'autres métiers que d'être élu. On se rend bien compte qu'au bout d'un moment ils sont sclérosés ». Ainsi, il se présente comme « le candidat pour la liste d'opposition à Edmond Hervé ». Surtout, ne dites pas candidat de la droite, il n'aime pas ça et vous rappellera qu'il a le soutien de Michel Phlipponneau, l'ancien premier adjoint d'Edmond Hervé.

Ce discours rassembleur n'est pas repris par tous ceux de la liste. Ce mardi là, quand Benoît Caron, conseiller municipal sortant, prend la parole, les arguments sont beaucoup moins aseptisés, notamment sur la sécurité et la drogue. Mais Loïck Le Brun veille au dérapage et sait nuancer quand il le faut. Le numéro est parfait : les électeurs de droite sont rassurés par le discours autoritaire du Dr Caron, et les indécis lassés d'Edmond ne sont pas effrayés par celui de Le Brun. Quand on vous dit qu'ils mettent le paquet. Une fausse note cependant, les candidates n'ont pas pu en placer une.

Edmond Hervé, lui, reste serein. Croisé dans le centre social des Champs Manceaux à la fin d'une réunion publique de campagne déguisée en simple et naturelle présentation du budget de la ville aux habitants (en attendant le budget participatif, voici le budget explicatif), il déclare : « Si je suis à nouveau candidat, c'est parce que tout d'abord les militants du Parti socialiste m'ont désigné pour construire cette liste de gauche plurielle. C'est un grand honneur et je pense que la connaissance que nous avons, le soutien populaire, correspond à l'intérêt de la ville ».

Le châtelain de l'hôtel de ville n'hésite cependant pas à descendre dans l'arène. A propos du projet de développement urbain de Loïck Le Brun (arrêt de la croissance de Rennes, accueil des nouveaux arrivants dans les autres villes de la communauté d'agglomération et du département) il fustige : « ce langage est un langage typiquement réactionnaire. C'est un vieux thème conservateur d'être contre la ville. Je n'oublierai jamais que la ville a toujours été le berceau de la liberté ». Rien que ça.

J'ai déjà la gueule de l'emploi

Là, j'avais déjà fait un bon tour d'horizon, mais en bon citoyen, il me fallait aller au bout de ma démarche. J'allais donc voir la liste de Lutte Ouvrière, menée par Raymond Madec. « Au contraire de ceux qui s'adressent à tous en termes d'électeurs électrices ou citoyens citoyennes, nous, nous nous adressons aux salariés, c'est à dire à ceux qui n'exploitent personne ». Et moi qui venait en citoyen… Le discours dura quarante minutes sur fond de drapeau rouge frappé des lettres blanches « Lutte ouvrière ».

Les cinquante personnes de la salle écoutaient religieusement cet infirmier lire son texte interminable. On pouvait s'attendre à un débat animé avec les personnes du collectif d'habitants de Villejean. Mais non. La salle était acquise. Étaient-ils tous du parti ? Sur le fond, on dénonça l'État bourgeois au service du capital et on proposa « l'auto-organisation des travailleurs ». Peu de mots sur Rennes, sinon pour dénoncer les cadeaux fiscaux faits aux entreprises par la municipalité.

Edmond Hervé après son budget explicatif. Photo : Franck Galbrun / In-situ

Je repartais, pensant à cette confidence d'Edmond Hervé, « je reconnais la capacité de rêve de certains militants qui sont à gauche. Personnellement j'ai aussi mon idéal qui me vient de ma jeunesse, mais cette utopie, il est de mon devoir de pouvoir la faire avancer concrètement par des choix qui doivent être vérifiés, raisonnés, financiers, économiques, territoriaux, institutionnels… »

Et là, ça prend tout son sens ce que nous avons écrit dans la charte du Festival des Résistances et des Alternatives, « 'au moment où chacun gère, nous voulons créer ».

Loïc Bielmann

particule/archives/2/a_la_campagne.txt · Dernière modification: 2008/10/16 23:14 par arnaud
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