Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #2.

Deux jours au pays de l'utopie rurale

Illustration Bon les jeunes on se refait les années 70 ? Non on prépare la crise!

« Projets de vie en milieu rural, les penser, les concrétiser », c'était le thème de la rencontre nationale de RELIER (Réseau d'expérimentation et de liaison d’innovations en espace rural) du vendredi et samedi 10 et 11 février au domaine du Trémelin, à côté de Iffendic. Environ 150 personnes venues surtout du grand Ouest et du Midi, souvent des « néo-ruraux » venus s'installer à la campagne pour y créer leur propre activité économique ont discuté de leurs expériences et des difficultés rencontrées pour réaliser leurs projets, considérés comme « atypiques » ou « hors normes ».

Cette rencontre était organisée par ASPAARI (association de soutien aux activités agricoles et rurales innovantes). En deux ans d'existence cette association de néo-ruraux, en rupture avec le mode de vie urbain et industriel, a déjà permis la concrétisation de certains projets d'installations.

To be or not to be in the system ?

Ces cent cinquante personnes n'ont pas le même projet, ni les mêmes idées, ni n'en sont au même stade de concrétisation. Mais tous ont en commun de vouloir vivre intégralement comme ils l'ont décidé, sans distinguer travail et vie sociale ou le manuel et l'intellectuel.

Une femme élevant des chèvres depuis 12 ans en Loire-Atlantique, une autre qui produit du blé noir (sarrasin) pour faire des crêpes et des galettes tout en animant une association à mi-temps, une ex-institutrice voulant créer en campagne avec son mari un lieu convivial où se mêleront activités agricoles, artistiques et de cures. Un sculpteur restaurateur spécialiste en auto-construction avec matériaux écolos, de vieux revenants des luttes paysannes des années 60 et 70 en Loire Atlantique, une membre originelle de la communauté « Longo Maï », un bruxellois venu d'une ferme bio communautaire et installé dans le Tarn, des apiculteurs élevant des ânes, une mayennaise cultivant des plantes médicinales, un membre du collectif Terre et Résistance sur Le Havre, des parisiens ne voulant pas se dénoncer, etc. La liste est longue.

Des personnes, « toujours dans le système » étaient aussi présentes. Animatrices à la Confédération paysanne, formateurs en lycée agricole, éducatrice à la DDASS, étudiants, et surtout le directeur de la Direction régionale de l'agriculture (DRAF). Ce dernier ne sera pas resté longtemps, le temps seulement d'un plaidoyer contre « la diabolisation des administrations » et pour inciter les porteurs de projets présents dans la salle à « bien interpréter les réponses négatives ».

« Laissez nous vivre ! »

Quelles réponses négatives ? Il y a, par exemple, ce monsieur qui cultive quelques hectares de blé et fait du pain, qu'il vend directement chez lui. Il ne peut être boulanger car son installation traditionnelle n'est pas aux normes. En temps que paysan il aurait le droit de faire du pain mais il cultive une surface trop petite et n'a pas les diplômes pour être officiellement agriculteur. Il doit travailler et gagner sa vie au noir, alors que son activité est viable. Un « bricolage juridique » lui a permis de sortir de cette situation et de trouver un statut : être « cotisant solidaire ». Cela consiste à payer des cotisations au régime agricole de la Sécurité sociale, sans avoir le droit de recevoir des prestations, mais cela lui donne le droit de vendre ses produits légalement. Pour avoir ce statut il a dû se réinscrire au RMI…

Beaucoup sont condamnés à ces bricolages juridiques ou à la non reconnaissance de leur activité : cet autre paysan-boulanger élève des chèvres et fait des fromages, il accueille des gens dans sa ferme. Pour entrer dans les cases de l'administration et de la Sécu, il a dû se salarier comme boulanger de l'association qu'il a formé lui même avec ses clients. Sinon il n'aurait pas eu le droit d'exercer son activité.

Ces gens ne sont pas des « héritiers ». Ils n'ont a pas le capital, les terres, la formation reconnue ou le fonds de commerce pour commencer leur activité économique. Quand on choisit de pratiquer la pluriactivité, l'autonomie, l'installation progressive, la petite échelle et le contact direct, il faut enfoncer bien des portes dressées par une économie et une éducation qui spécialisent les individus à certaines tâches. Le modèle de redistribution aussi est bâti sur la notion de profession et de corporation. C'est de ces structures sociales que les réponses négatives émanent.

« Un pari sur l'intelligence collective »

RELIER est un réseau, membre du réseau plus vaste Peuples et Culture, qui permet d'échanger expériences et savoirs, pour trouver des réponses effectives aux blocages ci-dessus (un « guide des statuts » a ainsi été publié). Ce réseau propose aussi des réformes juridiques, entres autres, faciliter la pluriactivité ou créer un statut de créateur d'activité en milieu rural. Les rencontres nationales font vivre ce réseau et permettent de dégager de nouvelles pistes de réflexion approfondies par la suite en groupes de travail. La revue « Alternatives Rurales » fait état de ces recherches, en plus d'annonces (offres et demandes de compétences) et de restitutions d'expériences.

Samedi matin au Trémelin, les personnes présentes se sont séparées en cinq ateliers de réflexion : l'accès à l'espace et l'organisation d'un lieu de vie, la question des statuts juridiques, « la formation est-elle une déformation ? », comment financer son activité sans se corrompre (achats collectifs en groupements fonciers agricoles ou en société civile immobilière par exemple), les techniques d'autoconstruction écologique.

La restitution finale a montré que le temps a manqué pour qu'aboutissent des discussions réellement constructives. Mais des relations se sont nouées, des idées ont germé dans des têtes et certains ont trouvé des éléments de réponses à leurs problèmes. Par exemple, un couple travaillant l'osier, et qui se posait des questions sur les régimes de possession de la terre. Un paysan du Tarn membre d'un Groupement foncier agricole (GFA, comme dans le Larzac) lui a expliqué les différents régimes, et lui a donné le contact d'artisans spécialistes de l'osier et de foire bios où vendre sa production.

« Être une force de proposition »

Mais tout cela reste de l'ordre de la réalisation d'un projet individuel, et des possibilités existantes pour atteindre son but. Quelques personnes ont insisté sur la nécessité d'action collective pour changer les cadres de la société en revendiquant son droit à avoir sa place. Belen Torres, invitée par ASPAARI, dirigeante d'un syndicat colombien affilié à l'organisation internationale des petits paysans Via Campesina, a participé aux luttes agraires dans son pays. Pour elle, des projets d'autonomie paysanne doivent s'inscrire dans un mouvement social, lequel est porté par un lien communautaire, la solidarité entre les familles qui s'installent. D'autres ont avancé la nécessité d'une réforme agraire en France, pour consacrer le droit de chacun à accéder à un lieu de vie contre la notion de propriété. A côté de la création de lieux de vie alternatifs individuels et collectifs, il s'agit aussi de s'adresser aux pouvoirs publics et de pointer du doigt les problèmes. ASPAARI a donc encouragé les autres groupes organisés et porteurs de projets innovants à se faire reconnaître par le Ministère de l'agriculture ou la DRAFF. Ils ont d'ailleurs déjà obtenu des financements en Bretagne, sans rien changer de leur discours et de leurs projets. L'association ASPAARI a loué neuf hectares de terres en forêt de Brocéliande pour que des membres y commencent leur activité. Leur action a été reconnue, implicitement, d'utilité publique.

Thomas Siron

particule/archives/2/deux_jours_au_pays_de_l_utopie_rurale.txt · Dernière modification: 2008/10/16 23:44 par arnaud
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