Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #3.

La Carabine dans le collimateur des féministes

En février, le Collectif Droit des Femmes 35 est averti que La Carabine, le journal des étudiantes et étudiants de la faculté de médecine, comporte des propos et des dessins « sexistes ». Jeudi 8 mars, pour la journée mondiale des femmes, le Collectif sort un tract sur ce sujet. Par ailleurs, une centaine de personnes vont, dans le cadre du Furieux Festival Féministe qui débute alors à l'université de Rennes 2, à la rencontre des étudiantes et étudiants en médecine. Récit.

Illustration : caducé

C'est un malade sur un lit d'hôpital. Un médecin lui tourne le dos et s'adresse à sa femme : « une pipe par jour aiderait à sa guérison ». En même temps, le malade glisse un billet dans la main que le médecin lui tend discrètement derrière le dos. Cette scène est un dessin que l'on peut trouver dans un numéro de La Carabine, le journal des étudiants de la faculté de médecine de Rennes. Autrement dit, le dessinateur imagine qu'un médecin puisse instrumentaliser le pouvoir que lui confère sa science pour, moyennant finance, faciliter la concrétisation des fantasmes sexuels d'un malade.

La majorité des autres pages de ce journal est du même tonneau, ce que n'apprécient pas du tout le Collectif Droits des Femmes 35 et les organisateurs du Furieux Festival Féministe. C'est pour dénoncer l'humiliation et le mépris des femmes dans les écrits et dessins de La Carabine que le Collectif avaient prévu de démarrer sa marche pour la journée de la femme du 8 mars devant la faculté de médecine.

Seulement, le Collectif a reçu des messages menaçants de la part d'étudiants en pharmacie et médecine (que des hommes cette fois) sur son répondeur. La vice-présidente de la faculté a aussi contacté le Collectif pour lui signaler que le campus de médecine était un espace privé et donc non disponible pour un départ de manif. Ces coups de fil ont poussé le Collectif à déplacer le rassemblement devant le hall B de la fac de lettres.

« C'est l'esprit carabin, c'est comme ça depuis Rabelais »

En revanche, les participants au Furieux Festival Féministe ont maintenu la « surprise » qu'ils annonçaient dans leur programme : aller rencontrer les étudiants en médecine pour leur demander des explications. C'est donc une bonne centaine de personnes qui est allée attendre sur le parvis de la faculté de médecine, la sortie des étudiants. L'attente ne fut pas longue. Très rapidement des petits groupes de discussions se forment. Les échanges sont vifs mais restent courtois. Dans chacun d'entre eux, la même scène : des étudiants en médecine justifient le contenu de La Carabine et les autres leur expliquent ce qui les a choqués dans ce journal.

Une jeune étudiante préparant l'IUFM s'avance vers un groupe de filles en première année. Elle leur lit un extrait d'une chanson publiée dans La Carabine :

« J'ai posé ma main sur le cul d'une infirmière, J'ai bien envie de me la prendre par derrière, Elle s'est déjà faite dilater par un interne, Pourtant cette salope redemande encore du sperme. Oh professeur, oh laisse moi rien qu'une fois glisser mes doigts, Dans un vagin plein de ragnagna… »

Réponse de Jennifer, étudiante en deuxième année : « C'est de l'humour, comment pouvez-vous pensez que cela puisse arriver réellement ? » Et Alexandre, président de l'association qui édite La Carabine, de poursuivre : « C'est l'esprit carabin [nom traditionnellement donné aux étudiants en médecine, NDLR], c'est comme ça depuis Rabelais. Avez pour autant été mal soignée en tant que femme ?  ». «  Et puis il faut voir ce qu'on vit au quotidien, enchaîne une troisième, ce n'est pas toujours facile ce qu'on voit à l'hôpital, cet humour est un exutoire ». Ce à quoi Perrine, une des rares étudiantes en médecine qui ne défend pas La Carabine, répond : « Ça me choque cet humour prétendu exutoire. Moi, j'aborde les gens de manière globale. Je ne pense pas qu'on puisse avoir un temps d'amour vers le prochain et un temps de haine ».

« les comportements sexistes et machistes sont de règle à la faculté de médecine »

Quant à Françoise Bagnaud du Collectif Droits des Femmes 35, non présente à ce moment mais rencontrée plus tard lors de la marche, sa position est ferme : l'humour n'est pas sans conséquence sur les esprits et les pratiques. Elle en veut pour preuve l'attitude de certains médecins, en gynécologie par exemple, vis à vis de leurs patientes. Pour elle, si ces écrits et dessins étaient racistes ils seraient interdits. Mais là, comme c'est sur les femmes, « personne ne dit rien ».

En fait c'est surtout le tract du Collectif qui a fait réagir si vivement les étudiants en médecine. Celui-ci énonce que « les comportements sexistes et machistes sont de règle à la faculté de médecine » et se conclut par ces deux questions : « À qui confions-nous notre santé ? Quel respect peuvent-ils avoir pour leur patientes ? » Ces phrases sont, pour les futurs médecins présents cet après-midi là, une atteinte inadmissible à leurs compétences, et même de la diffamation, « on ne s'est jamais senties opprimées, on ne fait pas pitié, d'ailleurs nous sommes 60 % de fille en première année » déclarent des étudiantes.

« C'est vraiment des gens isolés qui se rebellent »

Reste que d'autres étudiantes ont dit avoir été « choquées » par La Carabine en arrivant à la faculté de médecine, mais qu'elles s'y sont habituées. Perrine explique ainsi le mécanisme aboutissant à une telle tolérance : « D'emblée, beaucoup s'habituent et sont même assez intéresséEs par cet esprit corporation, famille. C'est vraiment des gens isolés qui se rebellent mais ils sont noyés dans la foule et entrent dans le moule. C'est la force du groupe, quand on est isoléE, on a l'impression qu'on est fou. Ça dépend de son passé aussi. Il y a beaucoup de fils et filles de médecin ici, ils baignent depuis toujours dans le même milieu social et intellectuel. C'est dur pour eux d'avoir l'esprit critique ».

Une heure et de longues et passionnées discussions plus tard, les interpellants quittent lentement le parvis pour rejoindre le départ de la marche des femmes du Collectif.

Plusieurs fois sollicités par Particule après l'événement via leur secrétariat, le doyen et la vice-présidente n'ont pas donné signe de vie. Pour Particule, il s'agissait juste de savoir ce qu'ils pensaient de ce journal écrit et distribué dans une institution dont ils ont la charge.

Loïc Bielmann

Encadré

NB : La langue française utilise le masculin pour désigner un groupe même si des femmes y sont présentes et peut mener à des malentendus. Il faut dans dire ici que les groupes en présence lors de cette journée (collectif, « festivaliers » et étudiants en médecine) étaient tous mixtes.

particule/archives/3/la_carabine_dans_le_collimateur_des_feministes.txt · Dernière modification: 2008/12/02 15:06 par arnaud
Recent changes RSS feed Driven by DokuWiki