Ceci est un article publié au sein du journal Particule, #3.

Ordures ordinaires

Ordures ordinaires Ce soir-là, Lis l'Investigatrice, Senn la Vaporeuse et Moi-même l'Importé déambulions dans les rues sombres et sinueuses d'un Roazhon sous la pluie. Aventuriers d'un monde relativement moderne pour l'époque, nous quêtions la Denrée Créatrice de poubelle en poubelle.

En ces temps difficiles notre tâche était hardie. La mode était à la taille fine et bon gré mal gré même nos amies les poubelles avaient dû suivre le mouvement. Hormis leurs parfums délicats, leurs nectars pathétiques, leurs bouquets enivrants - ô ode de la décomposition - elles n'avaient pour ainsi dire que peu de chose à nous offrir. Bien qu'indignés par le manque de générosité ambiant, nous restions tout de même extrêmement courtois avec ces ravissantes demoiselles.Jamais nous n'oubliâmes de ramasser les délicieux composites viscoïdeux répandus par nos soins le long du trottoir, et nous pensions toujours à déposer le plus tendrement possible leurs délicates coiffes verdâtres au-dessus de leurs frimousses plastiques d'anges synthétiques.

Illustration personnages villeLis marchait devant. Elle répétait constamment que nous n'avions pas le droit d'en vouloir aux poubelles, selon elle, la pénurie de denrée créatrice n'était pas de leur faute. « Nous sommes victimes d'un épouvantable complot, disait-elle, d'une conspiration machiavélique, d'une machination infernale commanditée par la G.I.C et coordonnée par les gouvernements oscillatoires ! La G.I.C (guilde des industriels crapuleux) asservissait le peuple opprimé en le lobotomisant de publicités mensongères et complètement débiles qui vantent les mérites de la bouffe amaigrissante et des fringues moulantes.

La G.I.C sclérose les esprits créatifs pour commercialiser ses substituts de bonheur pollués et tâchés du sang de nos frères ! », hurlait-elle sans respirer. Enfin, tel était le genre de discours théoriques dont elle nous rabâchait les oreilles et auxquels, encore même aujourd'hui, j'avoue ne rien comprendre. Mis à part ses propos incohérents, son air provocateur et ses deux lames acérées cachées sous son long manteau noir, elle avait tout de la douceur. Ses cheveux bruns flottaient en carré autour de son visage parfaitement modelé : petit nez, pommettes à croquer, front lisse et sourcils effilés. Parfois cessant d'hurler, elle restait figée en sourire solaire, puis laissait couler un rire fontaine… Mais Senn n'était pas mal non plus, un bien joli minois cerclé de cheveux roux, un nez félin orné d'une boucle d'or, douce voix mélodieuse qui parfois se glissait sous une mélopée. Haaaa ! Senn…. Lis… Lis… Se. Sabre à la main, Senn marchait au milieu et tentait vainement de maintenir le moral des troupes en clamant des discours emphatiques et euphorisants qui exaltaient la grandeur spirituelle de notre mission divine. Elle évoquait l'ampleur psychologique de nos actes dans l'inconscient collectif des générations à venir ; elle fredonnait des chants de messe paillards, hurlait ou chuchotait des versets de l'Infortuné Bible de la vertu, effectuait des signes de croix en tirant la langue. Parfois elle me faisait très peur, surtout lorsqu'elle s'arrêtait devant un lampadaire pour lui expliquer ses positions féministes et lui démontrer que dans toute sa raideur il ne servait pas à grand chose. Enfin malgré cela elle était tout de même une bonne compagnie.

Quant à Moi-même, je marchais derrière en traînant la patte le plus nonchalamment possible. Je ne disais pas grand chose, préférant de loin vagabonder dans mes pensées perverses. Je projetais tantôt Lis, tantôt Senn, tantôt les deux dans une kyrielle de fantasmes intérieurs que je me garderai bien de révéler afin de ne pas te choquer, ô toi auguste lecteur. De temps à autre, interrompant le flot d'iconographies pornographiques, je réclamais une pause afin de faire pipi, piquer un somme, jouer à touche-touche, complimenter certaines poubelles dont le charme ne me laissait pas indifférent, etc. Il faut savoir que tout prétexte est bon à la pause, hélas mes compagnes de route ne partageaient pas mon avis. Nous randonnions donc paisiblement, Lis l'Investigatrice, Senn la Vaporeuse et Moi-même l'Importé, et ce n'est que lorsque nous sommes arrivés près de la grande benne à ordure place Saint-Anne que les choses ont changé.

(à suivre...)

Tristan Héral

particule/archives/3/ordures_ordinaires.txt · Dernière modification: 2008/12/05 18:40 par arnaud
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